Notre philosophie

Le projet initial, en 2007…

La Ferme du Bec Hellouin est d’abord une histoire d’amour avec la Nature. Nous l’avons créée en 2004, pour notre famille, dans l’intention de nourrir nos enfants avec des plantes saines, du travail de nos mains. Au fil des ans, l’aventure nous a entraînés bien plus loin que nous ne l’imaginions : après les moutons, les poneys et la basse-cour, nous avons accueilli un premier cheval de trait, puis un second ; le potager créé devant la maison est vite devenu trop petit et nous avons mis en culture une autre parcelle, de l’autre côté de la rivière... La Ferme nous prenait de plus en plus de temps, c’était passionnant et, comme un plaisir partagé est toujours plus intense, nous avons décidé de devenir agriculteurs professionnels, en ouvrant notre exploitation aux visiteurs (depuis juillet 2007), tout en conservant une activité annexe d’écrivains et de thérapeutes que nous avons dû arrêter lorsque la ferme a pris de l’essor.

Nous avons connu des univers bien différents avant de devenir agriculteurs. Perrine a découvert très jeune le monde des sportifs de haut niveau, avant de devenir une brillante «business women», en charge du service juridique d’une entreprise en Asie. Mais cela ne la satisfaisait pas du tout et, à 30 ans, elle a renoncé à cette carrière dorée pour venir à ce qui lui correspond vraiment. Sans renier pour autant ces expériences. Son premier livre «La relaxation en famille» apporte des conseils à tous ceux et celles qui ne peuvent se permettre de vivre, comme nous, un retour à la terre !

Charles est depuis longtemps engagé dans la protection de l’environnement. Il a sillonné le monde à bord de son voilier école Fleur de Lampaul pendant deux décennies et partagé la vie de nombreux peuples autochtones : Indiens d’Amazonie, Aborigènes, Papous, tribus africaines…, sur lesquels il a réalisé une soixantaine de documentaires et écrit de nombreux livres. Son roman «La femme feuille» est une synthèse des enseignements reçus en partageant la vie de ces peuples. Ces expériences de vie en accord intime avec la nature l’ont beaucoup marqué et la Ferme du Bec Hellouin en est le fruit direct. L’esprit des Amérindiens souffle dans notre verte vallée, du moins nous l’espérons !

Le choix de l’Agriculture Biologique est pour nous essentiel. Notre conviction est que ce mode d’agriculture peut (et doit, à moyen terme), nourrir l’humanité. Nous désirons faire ce que nous pouvons, à notre modeste niveau, pour faire connaître ses techniques, conscients des répercussions de nos choix à l’échelle de la planète. Ce lien entre le local et le global nous parle très fort, et souvent nous nous interrogeons : «Comment diminuer notre empreinte écologique ? Comment mettre nos vies en cohérence avec nos aspirations ?»

Notre vision de l’être humain est globale et nous essayons de ne pas dissocier ses différentes dimensions : le corps, la sphère affective et émotionnelle, l’intellect, le spirituel… Le corps est le support physique de notre vie ; pour que notre être soit harmonieux, nous devons en prendre soin, le maintenir en aussi bonne santé que possible… et la base de la santé, c’est l’alimentation ! Nous sommes ce que nous mangeons ! Voilà pourquoi proposer à nos clients des aliments sains, exempts de toute pollution, produits avec respect et - osons le dire, avec amour - est pour nous un acte essentiel, sacré.

La fonction d’une ferme est de produire des aliments, de la meilleure qualité possible, mais pourquoi se limiter à cela ? Une ferme c’est aussi, pour nombre d’entre nous, un rêve d’enfant. La nôtre est le fruit de l’alliance nouée entre notre famille et le bout de terre que nous travaillons de nos mains. Nous nous sentons les gardiens de ce morceau de vallée qui nous est confié pour un temps, et travaillons dur pour qu’il devienne un lieu de beauté et d’harmonie, afin que tous les sens soient nourris. Un lieu d’épanouissement où les animaux, et même les plantes, doivent être aussi heureux que possible ! S’ils le sont, nul doute que les humains qui s’en nourrissent seront en meilleure santé !

La Ferme du Bec Hellouin se veut ouverte et conviviale, flirtant à l’occasion avec le monde des arts et de la culture. Nous avons également la conviction qu’une ferme – une vraie ferme «paysanne», au sens noble du terme - peut devenir un lieu privilégié d’apaisement, de connexion à l’essentiel, de spiritualité même car le travail de la terre est éminemment sacré. Pour nous, vivre dans une vallée où des hommes prient depuis mille ans, entourés de deux communautés religieuses, a beaucoup de sens. Nous pensons souvent aux moines qui ont travaillé cette terre avant nous.

Nous n’oublions pas notre autre métier, thérapeutes psycho-corporels, et souhaitons partager notre passion pour la santé au naturel, transmettre des informations pour aider ceux qui le souhaitent à se rapprocher de leur nature essentielle. Nous vivons une époque de grand divorce entre l’Homme et la Nature et cela génère beaucoup de souffrance, de mal-être. Quand on s’éloigne de la Nature, on se coupe de son être profond, de ses besoins vitaux. Les progrès galopants de l’obésité et des cancers, par exemple, nous le rappellent.

Nous oublions les choses les plus simples et les plus importantes : bien respirer, se nourrir correctement… Les fruits et légumes que nous produisons sont sources de vitamines et d’éléments vitaux importants, riches souvent de principes médicinaux… Ce sont des alicaments !

Ces lignes pourront sembler trop idylliques… Elles décrivent notre idéal. Les choses vont se mettre en place au fil des ans. Au quotidien, créer une ferme bio est une aventure sacrément difficile : le travail est énorme, la dimension économique pas évidente du tout à gérer lorsque l’on privilégie la qualité à la quantité… Cette aventure exigeante est un investissement de toute la famille, elle demande beaucoup, mais donne plus encore. Nous sommes confiants, et la meilleure de nos récompenses, ce sont les sourires qui éclairent les visages de nos visiteurs !

Et la réalité cinq ans plus tard, fin 2011 ?

Au moment d’actualiser notre site, je relis le texte précédent et n’y vois pas une ligne à retrancher. Nous sommes toujours sur la même trajectoire, et pourtant il s’est passé tant de choses durant les cinq années écoulées ! Elles ont été indéniablement bien plus difficiles que prévu. Nous étions très naïfs en nous lançant et ne mesurions pas l’écart qu’il y a entre mener un grand potager familial dans un projet d’autonomie alimentaire, et vivre du métier de maraîcher en produisant 12 mois sur 12 un nombre de paniers suffisant pour faire vivre une famille de 6 personnes (et oui, la famille s’est agrandie !). Nous nous sommes lancés dans l’aventure sans aucune formation agricole et avons dû faire à peu près toutes les erreurs possibles… C’est épuisant ! Faute de préparation, la belle aventure s’est souvent transformée en parcours du combattant et le rêve d’harmonie a été émaillé de bon nombre de moments de découragement et de scènes de ménage !

Mais nous avons survécu et notre naïveté a eu au moins un mérite : n’étant absolument pas formatés par le système agricole dominant, nous avons suivi notre cœur et mis toute notre énergie à chercher des pratiques agricoles qui nous plaisent vraiment, qui nous correspondent. Voyages, formations, lectures, recherches sur internet, rencontres, échanges nous ont menés à la permaculture et à d’autres influences, comme celle d’Eliot Coleman ou celle des anciens maraîchers du XIX°, que nous essayons de synthétiser.

Lorsque nous avons découvert la permaculture fin 2008 nous nous sommes engagés à fond dans cette voie, avec d’immenses satisfactions. Le jardin mandala, les îles-jardin et la food forest ont été réalisés dès le premier hiver ! N’est-ce pas une chance incroyable, après avoir passé tant d’années à l’école des peuples premiers, que de pouvoir utiliser, dans nos pratiques de paysans du XXI° siècle, des techniques qu’ils ont inventé depuis la nuit des temps, comme la forêt-jardin et la culture sur buttes ? Des solutions simples et naturelles qui peuvent changer en profondeur l’usage que nous faisons de la planète ?

Lorsque je vais avec mes enfants remplir des paniers de fruits et de baies dans la forêt-jardin, je retrouve quelques unes des impressions ressenties avec mes amis Wayanas lors de nos cueillettes en forêt amazonienne. Nous avons recréé autour de nous un îlot de fécondité qui nous nourrit. Quelque chose de vrai et de durable, qui procure un sentiment de sécurité et de bien-être, infiniment plus satisfaisant qu’un compte en banque bien garni.

«Lorsqu’un homme blanc meurt, il veut laisser de l’argent à ses enfants. Lorsqu’un Indien meurt, il veut leur laisser des arbres», a dit un Amérindien.

En engageant notre ferme dans la voie de la permaculture, nous étions loin de nous douter qu’en France très peu de fermes produisaient réellement en appliquant ses concepts. A l’étranger elles semblent rares également. Nous voulions rester discrets, faire nos preuves avant de nous exposer au regard des autres… Cela n’a pas vraiment marché ! Dès 2010 la ferme a été repérée par des personnes intéressées par une agriculture naturelle et par les médias, les sollicitations ont commencé à pleuvoir… Il a fallu dès lors faire le grand écart en permanence entre le métier de maraîcher, si prenant, nos expériences de terrain, toutes ces sollicitations et visites, la construction de l’éco-centre, la mise en place des formations et la vie de famille avec nos jeunes enfants …

Près de dix mille personnes sont venues visiter la ferme. A force d’entendre les retours très positifs exprimés par nombre d’agronomes et de spécialistes du potager sur la productivité de nos jardins – productivité qui n’était pas le résultat de nos compétences, car nous étions encore relativement débutants, ni d’une fertilité exceptionnelle du sol, puisque les conditions pédologiques sont plutôt défavorables – nous avons commencé à réaliser tout le potentiel d’une approche permaculturelle.

De tout cela sont nées les formations. Nous avions le désir d’explorer une agriculture capable de nourrir l’humanité sans détruire la planète. Ayant survécu à grand peine au parcours du combattant qu’a représenté l’installation comme paysans bio, nous voulions imaginer et proposer les formations que nous aurions rêvé de trouver en nous lançant… Faciliter le grand saut pour d’autres, favoriser l’émergence d’un nouveau type de fermes vraiment vertueuses d’un point de vue environnemental et sociétal. Les fermes et les paysans de demain ?

C’est une aventure d’équipe facilitée par les nouvelles technologies de communication. Nous avons eu l’immense bonheur d’accueillir dans notre ferme quelques uns des grands pionniers qui nous ont inspiré de leurs écrits : Philippe Desbrosses, Pierre Rabhi, Claude Aubert, Marc Dufumier… Toutes les personnalités sollicitées pour intervenir dans nos formations ont accepté, suscitant des journées d’enseignements et de partages passionnantes !

L’aventure ne fait que commencer. Rien n’est gagné et, dans un sens, la médiatisation de la ferme rend les choses plus difficiles. Mais par quel autre moyen faire avancer des concepts novateurs ?

Nous nous sentons encore tout proches du début. Tout ou presque reste à explorer. Mais nous sentons une attente de nos visiteurs, notamment de ceux venant des pays du Sud – ONG du Congo, paysanne bolivienne, permaculteurs cubains, ministre du Brésil s’occupant des Sans Terre… C’est souvent intimidant et disproportionné par rapport à notre mince parcours et notre absence de moyens, mais en réalité il ne s’agit pas d’inventer de nouvelles techniques – il n’y a probablement pas de vraies nouveautés en agriculture. Il s’agit plutôt de synthétiser, croiser des approches et des pratiques positives. D’où notre joie de débuter ce programme de recherche avec l’unité SADAPT de l’INRA et AgroParisTech, dirigée par François Léger qui nous apprend énormément. Cette étude, le regard des agronomes, les échanges avec un réseau de fermes expérimentales qui se met en place vont faire progresser notre recherche tout en donnant un fondement scientifique à ce qui n’a été jusqu’à présent qu’une démarche empirique.

Allier créativité et rigueur scientifique est peut être le secret ? Au Japon, Perrine a rencontré un mouvement d’agriculture naturelle, Shumeï, qui suggère que l’agriculture pourrait redevenir davantage qu’une somme de techniques : un art, faisant appel à la créativité humaine et prenant en compte toutes ses dimensions.

Bill Molisson et David Holmgren écrivaient, dans leur premier livre sur la permaculture : «Vous allez probablement dire que nous cherchons à recréer le jardin d’Eden… Et pourquoi pas ?»

Nous pensons en effet que la permaculture peut être le «nouveau logiciel» qui nous permettrait de transformer notre rapport à la Terre. L’agriculture occidentale est née au Néolithique dans les steppes d’Asie mineure et les plantes et animaux sur lesquels elle est fondée : graminées annuelles (céréales), bovins, ovins et caprins, sont des animaux de steppes. Cette agriculture n’a eu de cesse de transformer en espaces ouverts les forêts rencontrées dans son essor, causant parfois, dès la préhistoire, des désastres écologiques (elle a contribué à la désertification du Sahel notamment, et chez nous des plateaux calcaires du Languedoc). L’étape d’après la steppe, en effet, c’est le désert, et ce n’est pas un hasard que l’agriculture mécanisée moderne ait détruit en quelques décennies 30 % des terres arables de la planète. En France, les plateaux céréaliers au sol autrefois riches deviennent, sous l’impact de la mécanisation et des engrais de synthèse, des steppes puis des déserts vidés de leur matière organique. L’œil cherche en vain, dans ces tristes monocultures, un arbre, un oiseau…

La vision de la permaculture, à l’inverse, propose de remettre les arbres au cœur du système. Nous sommes persuadés que les arbres sauveront la planète. Nous pouvons créer autour de nos maisons, de nos villes et villages, des paysages comestibles fondés sur les arbres fruitiers et les plantes pérennes et faire évoluer notre alimentation en consommant moins de produits animaux, moins de céréales et davantage de fruits, notamment des fruits à coque. Ces paysages comestibles ressembleraient, toutes proportions gardées et adaptations effectuées, aux forêts jardinées et aux jardins clairières des régions tropicales. Les surfaces cultivées en céréales ou consacrées à l’élevage pourraient être menées en agroforesterie. Ces nouveaux usages de l’espace agricole auraient pour mérite de produire durablement des aliments de qualité, meilleurs pour notre santé que notre régime alimentaire actuel, tout en nécessitant peu ou pas de pétrole et d’intrants pour prospérer. Le potentiel des forêts cultivées, sous nos latitudes, reste largement à explorer du fait justement que depuis le Néolithique notre système agraire repose sur l’option inverse. Depuis dix mille ans nous sommes passés progressivement de la forêt à la steppe, faisons le chemin inverse ! Une agriculture davantage fondée sur les arbres et sur un sol vivant est bonne pour les hommes comme pour la Terre, génère sa fertilité, produit des éco-matériaux de construction, de la biomasse et du bois de chauffage, et guérit le climat en stockant du carbone dans les sols et les arbres.

L’un des principaux intérêts de la méthode de la Ferme du Bec Hellouin est qu’elle permet de produire davantage sur une surface réduite, libérant ainsi de l’espace agricole pour planter des arbres fruitiers et créer des réserves de biodiversité. Nous avons un rêve : voir nos pays se couvrir de jardins et de vastes forêts comestibles, créant un grand nombre d’emplois, améliorant l’état de santé et élevant le niveau de bonheur de nos contemporains.

Le changement de nos modes de production alimentaire pourrait contribuer à la nécessaire mutation de notre civilisation, la faisant passer d’une société énergivore et mondialisée, prédatrice et conquérante, fondée sur l’accumulation des richesses de la planète entre les mains d’une minorité, à une société solidaire, sobre, économe en énergie comme en ressources, mais assurant durablement à chacun les biens essentiels. Une économie fondée sur le sol est réelle et solide, à l’inverse de l’économie boursière actuelle, purement virtuelle.

Oui, il y a un lien entre la Terre et le bonheur des hommes. A notre niveau, l’un des bonheurs de notre vie de paysan est de sentir que ce métier, pratiqué sur un petit lopin de terre au fond d’une vallée normande, nous relie au Tout. «Think globally, act locally» recommandait Schumacher. «Faire partie de la solution plutôt que du problème», suggère Patrick Whitefield. Produire naturellement des aliments de qualité a un impact sur la santé, sur l’emploi, les paysages, la sécurité alimentaire, l’autonomie énergétique, la faim dans les pays du Sud, le réchauffement climatique… et sur le bien-être de ceux qui nous entourent. Trouver un sens à ce que l’on fait justifie bien quelques efforts !